Peut-être que la dame sur cette photo vous dit quelque chose. Imaginez la devant une maison de banlieue américaine, dans une allée de garage, accompagné de son mari faisant signe de la main. Vous avez sûrement vu passer cette photo de Deanna Dikeman de sa série Leaving and Waving, dans laquelle elle documente le moment des adieux avec ses parents sur 27 ans.
Depuis novembre 2025, elle expose ses photographies de famille en conversation avec celles de Judith Black à la Flow Photographic Gallery de Londres, dans une exposition intitulée Blended Families.
Deanna Dikeman photographie sa famille du Midwest depuis 1985, construisant patiemment une œuvre sur la durée et les liens ordinaires. Récompensée par le Prix Nadar et la bourse Guggenheim, elle est publiée chez Chose Commune avec deux livres, Leaving and Waving et Relative Moments.
Judith Black, née en 1945 au Kansas, photographie les intérieurs et extérieurs des ménages depuis 1979. Son travail, exposé dans le monde entier, figure dans des collections comme le MoMA ou le Harvard Art Museums. Elle a publié plusieurs livres et a dirigé le programme de photographie de Wellesley College pendant 25 ans.
Deux femmes photographes, deux archives, deux familles américaines qui ne se sont jamais croisées. Et pourtant.
Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ?
Judith : J’ai suivi des cours d’art dès l’âge de 7 ans, et j’ai continué tout au long du lycée et de l’université. J’ai acheté mon premier appareil Brownie quand j’avais sept ans. Mais l’essentiel de mon intérêt allait vers d’autres médiums moins coûteux, comme le dessin ou la peinture. Puis, devenue adulte avec une grande famille, le temps de peindre s’est raréfié, et la photographie est devenue mon médium, je pouvais la pratiquer à n’importe quel moment de la journée. À 36 ans, j’ai passé un master en photographie pour pouvoir enseigner à l’université. Deanna et moi avons emprunté des chemins très différents pour arriver à des carrières similaires ! Aujourd’hui, on nous connaît pour nos points communs, notamment l’utilisation de la pellicule noir et blanc pour la majeure partie de notre travail.
Deanna : Enfant, j’ai toujours adoré les cours d’arts plastiques à l’école. Plus tard, j’ai fait de la peinture à l’huile avec ma tante Evey, en apprenant à partir de manuels achetés dans un magasin de beaux-arts. C’est mon père qui m’a offert mon premier appareil Brownie. Je me suis lancée sérieusement dans la photographie à 31 ans, après des études en sciences et en gestion, et un passage dans le monde de l’entreprise. Je n’ai pas de diplôme en art, juste quelques cours dans un community college.
Comment est né le projet Blended Families ?
Deanna et Judith : C’est Alex qui a eu l’idée au départ. Il venait de réaliser une exposition autour du travail de Deanna, intitulée There Were 93 Goodbyes, dans sa Flow Photographic Gallery à Londres. Il connaissait également le travail de Judith, ayant collaboré sur ses livres Pleasant Street et Vacation. Alex nous a proposé d’exposer ensemble. L’idée nous a tout de suite plu. La question suivante était : comment présenter les deux corpus sur les murs ? La première idée était d’attribuer un espace à chacune, ou peut-être d’associer quelques photos par paires. Et puis on a eu l’idée de faire un échange d’images, en se répondant l’une à l’autre.
Alex Schneideman (curateur de l’exposition): J’avais imaginé au départ que Deanna regardait vers le haut, vers ses parents, et que Judy regardait vers le bas, vers ses enfants. Deux mères, deux directions du temps. Mais cette idée ne les a pas emballées. Ce qu’elles voulaient, c’était se mêler vraiment l’une à l’autre, partager leurs archives et voir ce qui allait se passer. Alors je suis devenu facilitateur. J’ai mis en place un document partagé, et pendant neuf mois, j’ai regardé, fasciné, cette chaîne d’images se construire, à la fois touchante et pleine d’humour.
Y a-t-il une paire d’images qui vous tient particulièrement à cœur ?
Deanna : Quand Judy m’a envoyé la photo de Malcolm tout habillé pour Pâques, avec sa cravate de travers, j’ai immédiatement pensé à un portrait que j’avais fait de mon fils sur le porche de mes parents. Theron porte un costume avec un nœud papillon et tient en laisse notre vieux chien. Deux petits garçons dans leur tenues du dimanche qui posent sagement. Qu’est-ce qu’il y a de plus attendrissant que ça ?
Judith : Ce qu’on a aimé par-dessus tout, c’est la façon dont certaines associations nous faisaient sourire, surtout vues côte à côte. On a été frappées de voir à quel point les rituels familiaux, les fêtes, les anniversaires, les scènes ordinaires à la maison, se ressemblent d’une famille à l’autre. Deux albums de famille, deux familles très différentes. Et pourtant.
Ce que ces images réveillent en nous
Comme je le mentionnais dans mon précédent article 2026 is the new 2016, quelque chose dans l’air du temps nous pousse à chercher ce que l’IA ne nous donne pas, cette chaleur un peu floue des souvenirs d’enfance, l’odeur d’une maison qu’on n’habite plus, le visage de quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps. Et ces photographies de famille appuient exactement là où ça fait du bien d’avoir un peu mal.
La nostalgie, d’habitude, est une affaire solitaire. On la porte pour des gens qui nous appartiennent, pour des souvenirs qui sont les nôtres. Blended Families la rend collective. L’exposition nous montre que le temps passe pour tout le monde de la même façon : que les parents vieillissent partout pareil. Que les enfants grandissent partout pareil.
Ce qui est peut-être le plus touchant dans cette histoire, c’est que Deanna et Judith ne se connaissaient pas. Elles ont chacune photographié leurs proches pendant des décennies, dans leur coin. Et quand elles ont mis leurs archives côte à côte, elles ont découvert qu’elles avaient fait, sans le savoir, le même travail. Leurs familles, sans s’être jamais croisées, partageaient les mêmes gestes, les mêmes moments.
Beaucoup de personnes sont venues voir l’exposition Blended Families, et elles trouvent toutes des choses que je n’avais pas remarquées moi-même dans les photos. Tout le monde a sa propre idée de ce qu’est une famille et ça ouvre des perspectives infinies. Ces images ne parlent pas que de ces deux familles-là. Elles parlent de tout le monde. (Alex Schneideman)
C’est peut-être ça, le secret de cette exposition : on n’y vient pas voir la famille de Deanna ou celle de Judith. On y vient voir la sienne.
Deanna Dikeman (instagram – site web) / Judith Black (instagram – site web)
Blended Families, Flow Photographic Gallery (instagram), 1010 Harrow Road, Londres NW10 5NS. Prolongé jusqu’en avril 2026. Catalogue disponible sur flowphotographic.gallery

























