Le photographe Nick Brandt est l’auteur de plusieurs chapitres qui composent sa série The Day May Break, débutée en 2020. Ce projet au long court explore différents pans du changement climatique. Après le destin commun des animaux sauvages et de l’Homme face à la menace climatique en Afrique et en Amérique du Sud pour les deux premiers chapitres, la montée des eaux aux Fidji pour le troisième, Nick Brandt illustre aujourd’hui la sécheresse en Jordanie, l’un des pays les plus touchés par la pénurie d’eau dans la monde. Si la géographie de notre monde joue un rôle dans cette répartition inégale d’eau douce, le dérèglement climatique accélère et accentue le phénomène. Comme le démontre le projet The Day May Break, les conséquences de ces dérèglements sont nombreuses, présentes aux quatre coins du monde et menaçantes à la fois pour la faune et la flore mais également pour l’Homme.

Découvrez le quatrième chapitre de The Day May Break : The Echo of Our Voices, à travers notre interview exclusive de Nick Brandt. 

The Cave, Jordan 2024 © Nick Brandt The Echo of Our Voices , le photographe illustre la pénurie d'eau dans le monde et particulièrement en Jordanie
The Cave, Jordan 2024 © Nick Brandt

The Echo of Our Voices

Avec ce nouveau chapitre, Nick Brandt nous plonge une nouvelle fois dans des récits personnels et bouleversants. Le photographe donne un visage à la pénurie d’eau dans le monde, humanisant cette menace climatique. Grâce à ce projet, il donne la parole à des voix trop peu entendues et écoutées. Prenant racine dans le désert du Wadi Rum en Jordanie, ce reportage photographique s’attache à raconter l’histoire et le quotidien de réfugiés syriens ayant fui la guerre, dorénavant confrontés à une terrible pénurie d’eau douce. Cette catastrophe naturelle a pour conséquence direct d’obliger ces populations à mener une vie nomade, en constant déplacement à la poursuite de l’eau qui leur permettra de survivre.

Pourquoi avez-vous choisi cette question climatique particulière pour le quatrième chapitre ?

Je venais de terminer une séance photo sous-marine aux Fidji pour le chapitre trois, qui traitait de l’impact de l’élévation du niveau de la mer due au dérèglement climatique sur les communautés. Cela m’a semblé logique de passer de l’abondance de l’eau à sa terrible pénurie dans le chapitre quatre, « The Echo of Our Voices » [L’écho de nos voix].

La Jordanie est considérée comme le deuxième pays le plus touché par la pénurie d’eau au monde. Selon les Nations Unies, l’approvisionnement en eau douce par habitant a chuté de 97 % depuis le début du XXIe siècle. J’ai fait des recherches sur d’autres pays désertiques à travers le monde, mais je revenais sans cesse au désert du Wadi Rum, dans le sud de la Jordanie, un paysage aride et desséché qui évoque l’aridification actuelle et future d’une grande partie de la planète.

Ce sont les familles de réfugiés syriens vivant en Jordanie qui m’ont le plus attiré. Ayant fui la guerre en Syrie entre 2013 et 2015, ils mènent aujourd’hui une vie de déplacements constants en raison du changement climatique, contraints de se déplacer plusieurs fois par an, déplaçant leurs tentes là où il y a du travail agricole, là où les précipitations sont suffisantes pour permettre aux cultures de pousser. C’est un cycle sans fin tant qu’ils vivent en Jordanie. Ils constatent eux-mêmes à quel point les changements ont été spectaculaires au cours de la dernière décennie, leurs vies étant tellement compromises par la diminution drastique des pluies hivernales. Comme ils l’ont dit, l’eau, c’est la vie. Et la vie devient de plus en plus difficile.

Ahmed, Zaina and Diseh Families, Jordan, 2024 © Nick Brandt The Day May Break chapitre 4 the echo of our voices pénurie d'eau dans la monde
Ahmed, Zaina and Diseh Families, Jordan, 2024 © Nick Brandt

Quels ont été les principaux défis auxquels vous avez été confronté lors de la création de ce nouveau chapitre ?

C’est toujours mon vieil ennemi, le soleil. À chaque séance photo, j’essaie de photographier pendant la saison des pluies, car en théorie, c’est la période de l’année où le ciel est le plus couvert. J’ai toujours préféré l’esthétique d’une lumière douce, sans ombres ni reflets prononcés. Je trouve cela non seulement plus beau, mais aussi plus approprié sur le plan esthétique pour la sensibilité sombre que je recherche généralement.

Et bien sûr, sur les trente-cinq jours de tournage prévus, nous n’avons eu que quelques jours nuageux au début. Les jours se sont succédé, avec un ciel bleu implacable. Pendant les deux premières semaines, j’ai lutté et résisté à l’envie de photographier sous le soleil matinal, et ce faisant, j’ai perdu un temps précieux.

Puis, environ deux semaines après le début du tournage, j’ai pris une photo sous le soleil le plus intense et le plus éblouissant, au milieu d’une tempête de sable qui a encore plus tout balayé. En regardant la photo prise cette nuit-là, j’ai pris conscience d’une chose que je savais instinctivement depuis le début : dans le cadre d’un projet sur le changement climatique, la lumière aveuglante du soleil est plus éloquente que les nuages atmosphériques maussades et la lumière douce. J’ai passé deux décennies à photographier en attendant les nuages, et j’étais donc ancré dans mon esthétique nuageuse. Mais après cette photo, j’ai enfin appris à accepter le soleil pour cette séance.

Que représentent les plateformes sur lesquelles se tiennent les personnes photographiées ?

Pour moi, les caisses recouvertes de sable sur lesquelles se tiennent les familles de réfugiés syriens sont une sorte de piédestal pour l’inconnu. Comme je l’ai déjà mentionné ailleurs, on voit généralement des généraux ou des politiciens sur des piédestaux, mais ces personnes, invisibles et inaudibles, qui ont traversé tant d’épreuves et qui restent résilientes et fortes, méritent à mes yeux bien plus d’être reconnues.

Il est intéressant de lire comment d’autres personnes ont interprété ces boîtes. Par exemple, la conservatrice Arianna Rinaldo, qui organise ma prochaine exposition des quatre chapitres de The Day May Break à la Gallerie d’Italia Museum de Turin, a écrit dans sa préface du livre, à propos des boîtes : « Ce sont les briques de leurs maisons qui ont été détruites dans leur pays et qui doivent être reconstruites. Ce sont les cartons de fortune qui abritent les sans-abri de cette planète. Elles sont les fondations de l’avenir. »

J’aime que les gens donnent d’autres interprétations à l’œuvre. Tant que je suis d’accord avec ces interprétations, bien sûr…

Après votre période couleur, y avait-il une raison particulière qui vous a poussé à revenir au noir et blanc ?

Je pense que c’est plutôt l’inverse, je photographie par défaut en noir et blanc : le minimalisme, la réduction à la seule tonalité, l’intemporalité que je ressens personnellement avec le noir et blanc. Je ne photographie en couleur que lorsqu’il y a une raison spécifique forte, et pour la photographie sous-marine, il y avait cette nécessité esthétique de photographier en couleur.

Nick Brandt : Site – Instagram – Fondation Big Life