Tino 10 Years est une exposition de Bastiaan Woudt qui célèbre dix années de collaboration avec une même modèle : Tinotenda Mushore, dit Tino, photographiée par l’artiste depuis 2015. Pour marquer cette décennie, quinze œuvres en noir et blanc, réalisées entre 2016 et 2026, sont réunies à Studio Woudt, à Alkmaar, aux Pays-Bas. Une rétrospective à découvrir du 30 octobre 2026 au 31 mars 2027.

Bastiaan Woudt - Tino Crown - 2016
© Bastiaan Woudt – Tino Crown – 2016

Une rencontre qui ne s’est jamais interrompue

Tout commence en 2015, avec un moodboard que Bastiaan Woudt montre à Tinotenda Mushore. Elle s’y reconnaît, et la conversation qui s’ouvre alors ne s’est jamais interrompue. De cette collaboration naît une large part des images les plus connues du photographe néerlandais. Aujourd’hui, elles sont conservées par le Getty Museum, le Rijksmuseum et le Museum Kranenburgh, et vendues chez Christie’s, Sotheby’s et Phillips.

Leurs séances se construisent avec peu de mots : les images naissent d’une compréhension qui s’est approfondie au fil des années. Leur premier livre commun, Tino (2020), s’est vendu en cinq jours. En décembre 2025, cette collaboration de dix ans occupait le cœur de la présentation de Woudt au Masters Expo d’Amsterdam. Il y a reconstitué une partie de sa galerie d’Alkmaar, au sein du RAI, pour montrer de nouvelles images avec Mushore.

« Je suis extrêmement fier et reconnaissant d’avoir trouvé, en quinze ans de carrière, quelqu’un qui a eu un tel impact sur mon travail », confie Bastiaan Woudt. « Au-delà d’être quelqu’un de formidable, elle est l’une des meilleures collaboratrices qu’un photographe puisse espérer. Nous avons un lien très fort : nous pensons toujours l’un à l’autre, et nous réalisons les images que la plupart des gens imaginent quand ils pensent à mon travail. »

« Merci de me voir pour ce que je suis, et non pour la version de moi que vous voudriez que je sois », répond Tinotenda Mushore. « Travailler avec vous m’a appris à m’aimer davantage. Cela a été un véritable honneur de vous laisser me saisir pendant ces dix années, et j’ai hâte de voir ce que les dix prochaines nous réservent. »

© Bastiaan Woudt - Tino II - 2018
© Bastiaan Woudt – Tino II – 2018

Bastiaan Woudt, autodidacte du noir et blanc

Bastiaan Woudt (1987) est un maître autodidacte de la photographie en noir et blanc. Il ne débute sa carrière professionnelle qu’en 2011, mais s’impose en quelques années comme une référence saluée dans le monde de l’art. Son travail se compose de portraits, de paysages et de natures mortes. Il y construit un sens aigu du contraste, des silhouettes, et du jeu d’ombre et de lumière. Irving Penn et Richard Avedon comptent d’ailleurs parmi ses grandes sources d’inspiration. Son travail, souvent décrit comme abstrait et précis à la fois, se distingue par une grande attention portée au détail.

Il a publié douze livres photo, dont Bastiaan Woudt in Marokko (2017), Mukono (2017, Ouganda), Peak (2020, Népal), Champions (2024, Zambie) et Henro (2026, Japon). Deux œuvres issues de Champions ont d’ailleurs rejoint en 2024 les collections permanentes du Rijksmuseum, aux côtés de celles du Getty Museum et du Museum Kranenburgh. Il a exposé à Paris Photo, AIPAD et Photo London. Il est représenté par les galeries Bildhalle, Atlas Gallery, Jackson Fine Art, Fahey/Klein Gallery et MC2 Gallery. Sa photographie a par ailleurs été publiée dans Vogue, Harper’s Bazaar, L’Officiel, Numéro, New York Magazine et National Geographic.

En 2020, il fonde 1605 Collective, plateforme et maison d’édition pour artistes confirmés et émergents. Il travaille depuis Studio Woudt, son studio-galerie d’Alkmaar, où il construit aujourd’hui 1605 Studio, un studio photo à louer dans le même bâtiment.

Tinotenda Mushore, de muse à créatrice

Tinotenda Mushore est une muse au sens le plus ancien du terme, et bien davantage encore. Elle a grandi au Zimbabwe, où elle posait enfant devant l’objectif en suivant sa mère. Elle s’installe ensuite aux Pays-Bas, à l’âge de douze ans.

Dans un entretien pour 1605 Collective, elle s’est exprimée sans détour sur ce que signifie être un modèle noir dans l’industrie néerlandaise. Elle y évoque la sélection « pour la diversité », des maquilleurs peu préparés à travailler sa peau, et l’image étroite que l’industrie renvoie des femmes noires. Cette conversation fait désormais partie intégrante du travail : en studio, il n’a jamais été question uniquement de forme et de lumière.

© Bastiaan Woudt - Cycle II - 2020
© Bastiaan Woudt – Cycle II – 2020

Une série pensée comme un tout

Ce qui est accroché aux murs porte la signature immédiatement reconnaissable de Woudt. Du noir et blanc, des compositions graphiques, réduites à la lumière, à l’ombre et à la forme. Contrastes marqués, cadrages précis, traitement presque sculptural du corps humain : le choix du noir et blanc n’est pas une commodité esthétique, mais une réduction. Tout ce qui distrait est retiré.

Mais la série, prise dans son ensemble, montre quelque chose qu’une seule photographie ne peut pas révéler. Dans les premières œuvres, on voit la peau, les cheveux, le grain. À peine un objet. Peu à peu, la forme prend le dessus. Dans Cycle II (2020), le visage n’est plus qu’une silhouette entre deux disques blancs. Dans Fold (2022), le corps disparaît presque sous un éventail plissé. L’œuvre la plus récente, elle, revient au tissu, au geste, à la présence. Revisiter le même cadre pendant dix ans ne produit pas de répétition, mais un déplacement. Ce déplacement ne devient visible que lorsque tout est montré côte à côte.

© Bastiaan Woudt - Fold (2022)
© Bastiaan Woudt – Fold (2022)

Quinze œuvres, un dernier chapitre

Les quinze œuvres sont présentées en quatre formats, toutes en édition limitée. Parmi elles : Tino Crown (2016), Swirl, Athena, Fold et Modiste, la plus récente de la série.

La collaboration se poursuit. En mars 2026, Woudt et Mushore travaillent ensemble sur un shooting pour Maison Michel, la maison de chapellerie parisienne rattachée à Chanel depuis 1997. De cette journée naît Modiste, l’œuvre la plus récente de l’exposition. Un large chapeau de paille noire, son profil en dessous, le corps enveloppé dans un cône sombre. Le titre n’est pas un hasard : ce couvre-chef traité comme une sculpture est en effet un motif récurrent de leur travail depuis le début.

 

© Bastiaan Woudt - Modiste (2026), shooting pour Maison Michel
© Bastiaan Woudt – Modiste (2026), shooting pour Maison Michel

Bastiaan Woudt : une complicité qui n’a plus besoin de mots

Nous avons posé quelques questions à Bastiaan Woudt, qui a pris le temps d’y répondre par e-mail à quelques jours de l’ouverture.

Qu’est-ce qui a changé dans votre regard sur Tinotenda entre les premières images (2016) et Modiste (2026) ?
En 2016, je photographiais quelqu’un que je venais de rencontrer ; avec Modiste, je photographie quelqu’un qui sait exactement comment je travaille. C’est le plus grand changement. Dans les premières images, il y a surtout de la peau, des cheveux, du grain, et elle faisait confiance au processus avant de vraiment me connaître. Plus tard, elle a commencé à façonner le travail elle-même. Elle tient une pose un peu plus longtemps, car elle sait que je vais prendre quatre ou cinq images avec une épaule ou un menton déplacés d’un centimètre. Elle propose aussi des poses, des façons de combiner les accessoires pendant que nous travaillons. Avec les œuvres les plus récentes, nous pouvons commencer une journée sans avoir besoin de nous expliquer quoi que ce soit, et je crois que cela se voit dans les images.

Comment décidez-vous qu’une forme ; les disques de Cycle II, l’éventail plissé de Fold ; est la bonne pour un shooting donné ?
Tout est affaire d’expérimentation. Cela part généralement d’une toute petite idée, ou de quelque chose que je glane dans la vie quotidienne, dans un film, dans une autre forme d’art. Ces fragments s’accumulent en une sorte de réservoir. Sur le plateau, on voit alors ce qui tient et ce qui ne tient pas. Il y a beaucoup d’essais et d’erreurs : tout s’invente sur le moment, et c’est là que se joue vraiment le travail.

« La confiance nous permet de tout tenter »

Pourquoi montrer ce travail dans votre propre studio à Alkmaar plutôt qu’en galerie ?
J’ai d’excellentes relations avec mes galeries et mes partenaires à travers le monde, et cela n’a pas changé. Début de l’année dernière, nous avons décidé de prendre en main les expositions néerlandaises nous-mêmes, dans un grand espace qui nous appartient. Il fait partie de notre siège à Alkmaar, où tout est fabriqué et construit, si bien que les visiteurs découvrent le studio lors de la même visite. Les Pays-Bas sont mon pays, et le public y répond présent : nos vernissages sont très fréquentés. Plus de 150 personnes sont venues à l’ouverture de l’exposition Henro.

Qu’est-ce que dix ans de travail avec la même personne vous ont appris que vous n’auriez pas pu apprendre en changeant de modèle ?
Cela m’a appris qu’on peut se passer de la phase où l’on apprend à se connaître. Avec quelqu’un de nouveau, les premières heures d’un shooting servent à comprendre comment l’autre fonctionne, et avec Tino, cette étape a tout simplement disparu.
Il n’y a jamais eu d’agenda ni de contrat entre nous. L’un de nous décide que le moment est venu, et nous shootons. Parce que la confiance est là, nous pouvons tenter des choses qui pourraient très bien ne pas fonctionner, et nous arrivons souvent là où je n’aurais pas pu le planifier. Mettre dix ans de la même personne côte à côte m’a aussi révélé une direction dans mon propre travail que je n’avais jamais prévue. Je ne l’aurais jamais vue avec quinze modèles différents.

Tinotenda Mushore : d’un vecteur à une voix créative

Tinotenda Mushore a répondu aux mêmes interrogations, avec son regard à elle sur ces dix années.

Comment votre rôle dans les shootings a-t-il évolué depuis le moodboard de 2015 ?
Je pense que j’ai aujourd’hui beaucoup plus mon mot à dire, et je me sens bien plus à l’aise pour expérimenter mes propres idées et m’exprimer créativement. Aujourd’hui, je ne suis plus seulement un vecteur qui donne vie à l’imagination de Bastiaan. Je suis une créative à part entière, dont les propositions sont respectées et prises en compte. Cela ressemble aujourd’hui davantage à une collaboration.

Parmi les quinze œuvres, y en a-t-il une qui vous ressemble le plus aujourd’hui ?
C’est une question difficile, mais je crois que c’est Pyramid. Il y a quelque chose dans cette image qui résonne particulièrement avec moi aujourd’hui. Je pense que ma manière de me reconnaître dans le travail a évolué au fil des années, tout comme moi. Donc il est difficile de n’en choisir qu’une seule.

« Grandir aux côtés de quelqu’un »

Qu’est-ce que dix ans de travail avec la même personne vous ont appris que vous n’auriez pas pu apprendre ?
Cela m’a appris la valeur de la confiance, de la patience, et ce que signifie vraiment comprendre quelqu’un sur le plan créatif.
Quand on travaille avec la même personne pendant dix ans, on développe un langage à soi. On apprend à communiquer sans toujours avoir besoin de s’expliquer, et il existe un niveau de confort qui permet de prendre plus de risques. Cela permet aussi d’explorer des idées qu’on n’aurait peut-être pas explorées autrement. Je crois qu’il y a enfin quelque chose de particulier à grandir aux côtés de quelqu’un, et à voir comment nos parcours individuels influencent le travail au fil du temps.

Le vernissage a lieu le 30 octobre, de 16h à 19h, sur inscription via studiowoudt.com
L’exposition se visite ensuite jusqu’au 31 mars 2027.

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